Musique et poésie

Publié le par La musique, une nuisance qui s'honore

Bonjour à tous!


Aujourd'hui, rencontre de la musique et de la poésie. Mais pas de la poésie mise en musique. Non, de la poésie qui a inspiré la musique (oui, ça se ressemble un peu...) Et c'est donc du prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy que je vais vous parler.

 

http://www.debussy.fr/icono/partition.jpg

 

Car oui, cette pièce si connue, "emblême" de la musique impressioniste, qui se situe parmi les plus célèbres oeuvres de Debussy, découle d'un poème. Ce poème, c'est "l'après-midi d'un faune" de Stéphane Mallarmé. La première parution de ce long poème (cent dix alexandrins!), date de 1876, et était accompagnée d'illustrations d'Edouard Manet. Son illustration musicale par Debussy date elle de 1892-94. Le compositeur a écrit dans une note explicative: « La musique de ce Prélude est une illustration très libre du beau poème de Mallarmé ; elle ne prétend pas en être une synthèse. Il s'agit plutôt de fonds successifs sur lesquels se meuvent les désirs et les rêves du faune dans la chaleur de cet après-midi. » Et de fait, il paraît que Mallarmé a été très (très) soulagé qu'il ne s'agisse pas directement d'une mise en musique, étant donné que le texte n'était pas repris. 

 

Voici le poème d'origine:

 

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

Ces nymphes, je les veux perpétuer.Si clair,

Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air
Assoupi de sommeils touffus.

Assoupi de sommeils touffus.Aimai-je un rêve ?

Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
Bois même, prouve, hélas ! que bien seul je m’offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses.

Réfléchissons...

Réfléchissonsxxxou si les femmes dont tu gloses

Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
Mais, l’autre tout soupirs, dis-tu qu’elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
Que non ! par l’immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s’il lutte,
Ne murmure point d’eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d’accords ; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s’exhaler avant
Qu’il disperse le son dans une pluie aride,
C’est, à l’horizon pas remué d’une ride
Le visible et serein souffle artificiel
De l’inspiration, qui regagne le ciel.

O bords siciliens d’un calme marécage
Qu’à l’envi de soleils ma vanité saccage
Tacite sous les fleurs d’étincelles, CONTEZ
« Que je coupais ici les creux roseaux domptés
" Par le talent ; quand, sur l’or glauque de lointaines
" Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
" Ondoie une blancheur animale au repos :
" Et qu’au prélude lent où naissent les pipeaux
" Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve
" Ou plonge...

\\" Ou plongexxxInerte, tout brûle dans l’heure fauve

Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :
Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité.

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast ! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d’alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l’amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore, vaine et monotone ligne.

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m’attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses ; et par d’idolâtres peintures
À leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.

O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.
« Mon œil, trouant le joncs, dardait chaque encolure
" Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure
" Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
" Et le splendide bain de cheveux disparaît
" Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
" J’accours ; quand, à mes pieds, s’entrejoignent (meurtries
" De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)
" Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
" Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
" À ce massif, haï par l’ombrage frivole,
" De roses tarissant tout parfum au soleil,
" Où notre ébat au jour consumé soit pareil.
Je t’adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide
Qui délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
" Mon crime, c’est d’avoir, gai de vaincre ces peurs
" Traîtresses, divisé la touffe échevelée
" De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
" Car, à peine j’allais cacher un rire ardent
" Sous les replis heureux d’une seule (gardant
" Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
" Se teignît à l’émoi de sa sœur qui s’allume,
" La petite, naïve et ne rougissant pas : )
" Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
" Cette proie, à jamais ingrate se délivre
" Sans pitié du sanglot dont j’étais encore ivre.

Tant pis ! vers le bonheur d’autres m’entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l’essaim éternel du désir.
À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte
Une fête s’exalte en la feuillée éteinte :
Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant tes talons ingénus,
Quand tonne une somme triste ou s’épuise la flamme.
Je tiens la reine !

Je tiens la reine !O sûr châtiment... Je tiens la reine ! O sûr châtiment...Non, mais l’âme

De paroles vacante et ce corps alourdi
Tard succombent au fier silence de midi :
Sans plus il faut dormir en l’oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j’aime
Ouvrir ma bouche à l’astre efficace des vins !

Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.

 

Après, je ne saurais dire si je retrouve l'oeuvre de Mallarmé dans celle de Debussy... Mais il faut dire que je l'ai tellement entendue avant d'apprendre qu'elle avait été inspirée par de la poésie que j'y vois plus ce que je veux y voir. Je m'imagine beaucoup de choses en écoutant cette oeuvre. Je fais un petit voyage imaginaire en somme, bercée par les haromines douces et enveloppantes de Debussy, voguant sur les timbres et couleurs de l'orchestre. Après relecture, je trouve effectivement que le prélude dépeint assez bien l'univers du poème (mais tout est subjectif!). Le début de la pièce, avec le solo de flûte (extrêmement long, peu de flûtistes le font sans respirer), et le retour de cet instrument à la fin donne une impression de "boucle". Presque comme si rien ne s'était passé. Juste une petite bulle dans le temps...

 

Allez, je vous laisse... en bonne compagnie!

 


 

ps: je ne développe pas ici l'analyse de l'oeuvre (je le ferai peut-être un jour), si certains veulent aller plus loin, je vous conseille d'aller voir par là :http://www2.cndp.fr/secondaire/bacmusique/faune/fauneImp.htm

Publié dans musique et autres arts

Commenter cet article

lafillequilisaittrop 30/06/2012 22:24

En voila un bel article... moi qui aime Debussy et les musiciens plutôt qualifiés d'impressionnistes (j'espère que je ne suis pas trop à côté de la plaque, je suis davantage une littéraire qu'une
amatrice de musique), je me suis à peu près posée la même question que vous sur le rapport entre la mélodie des mots et celle des notes... Je pense que ce qui permet de faire le rapprochement entre
les deux, c'est avant tout les thèmes choisis... le rapport premier entre les deux merveilles poétique, l'une écrite, l'autre musicale, étant un pouvoir intact et enchanteur d'évocation, qui fait
appel à notre imagination comme à nos sens...
Amicalement,
Anna

Felice 07/03/2011 15:20


Mmmm, moi je n'ai pas besoin d'aller plus loin pour l'instant. Cette musique me donne envie d'aller faire la sieste dans l'herbe... ^^